Le design des rituels funéraires

Le design des rituels funéraires

Au cours des 15 dernières années, je me suis investi dans la gestion d’un salon funéraire « traditionnel » dans la région du Bas-Saint-Laurent. Je crois que mon équipe et moi faisons du bon travail; les familles qui font affaire avec nous sont satisfaites de nos services et de ce que nous faisons pour elles. D’un autre côté, j’ai aussi raté des occasions d’améliorer l’expérience humaine nécessaire du deuil par une approche plus significative.

Plusieurs choses peuvent expliquer la situation. Tout d’abord, les entreprises funéraires (dont la mienne) n’innovent pas suffisamment, principalement parce qu’elles sont encore capables de fonctionner et d’exister dans un monde qui n’a pas été perturbé, sans doute aussi parce que la mort est un sujet tabou auquel les gens ne veulent pas avoir à penser avant que cela ne soit nécessaire.

Œuvrant dans le domaine, j’ai pu analyser le milieu funéraire au Québec, au Canada, aux États-Unis et en Europe, et je pense que nous arrivons à un moment décisif dans la façon dont les funérailles seront vécues. Quand je questionne les gens à propos des funérailles auxquelles ils ont assisté, tous sans exception les jugent monotones. Ils prennent part aux rituels et, pour la plupart, ne se sentent pas concernés par ce qui est dit parce que cela ne les rejoint pas. Les rites funéraires ne sont pas en phase avec nos comportements sociaux modernes. Donc, lorsque nous avons à choisir parmi des options funéraires pour un proche qui est décédé, nous avons naturellement envie de nous éloigner de ce que nous avons vécu. Toutefois, force est d’admettre qu’il n’y a souvent aucune solution de rechange qui remplisse le vide. Les maisons funéraires offrent pour la plupart les mêmes propositions dans des emballages et des lieux différents, mais rarement conçue autrement.

Voilà pourquoi je me suis investi dans une « startup » qui se penche sur la manière dont nous vivons les rituels, la mort et le deuil.

Avant d’aller plus loin, un peu d’histoire à propos des rituels.

La nuit des temps

Les humains naissent, vivent, puis meurent. C’est comme ça depuis l’homme est homme et il en sera toujours ainsi. Inutile de se faire trop philosophique sur ce plan; il s’agit d’une réalité que nous devons accepter. Lorsque les « premiers » humains ont vu leurs semblables mourir sans en comprendre la raison, on peut facilement imaginer que ce fut sans aucun doute pour eux une expérience traumatisante à vivre.

Avance rapide à il y a des milliers d’années : les humains du monde entier ont mis au point certains moyens de composer avec la mort, une réalité qui, à leurs yeux, est toujours aussi injuste, largement inexpliquée et troublante. Ils ont élaboré des pratiques simples dont la portée symbolique (brûler de l’encens, par exemple) contribuait à les réconforter lors d’un événement aussi énigmatique que la mort. Ces rites les aidaient à pleurer leurs disparus. Il n’y a aucune pratique prédéfinie, uniquement des rites significatifs faisant partie de la culture des personnes endeuillées. Il s’agit peut-être d’une explication un brin simpliste des rituels, mais cela explique les bases!

Les rituels sont des « constructions sociales » qui dérivent du génie et de la pensée humaine, et qui sont transmis de génération en génération avec l’objectif « d’ancrer » l’existence des êtres humains et de les rassurer. Les rituels ont été inventés pour civiliser les besoins humains. Ils perpétuent la mémoire du disparu dans une recherche de sens.

Nouvelle avance rapide : les religions « sacralisé » ce besoin de réconfort dans leurs croyances et leurs pratiques standardisées. Compte tenu des réalités historiques de l’époque, ce qui était proposé par les institutions religieuses convenait et nous avons accepté, pour la plupart, de prendre part à des pratiques.

La démarche de laïcisation de notre société depuis les années ‘60 dans notre pays et en Occident, à forcément crée une distance par rapport aux rituels religieux établis (c’est-à-dire le caractère sacré des rites de passage).  Le fait d’avoir pris collectivement une direction laïque ne doit pas nous faire perdre de vue l’importance des rituels entourant la mort et le risque encouru si on les élimine.

Si une quantité de personnes vont toujours s’en tenir aux rituels religieux connus, ce n’est pas le cas de tout le monde. Au Québec, par exemple, la religion joue un rôle beaucoup moins central dans la vie des gens contrairement à il y a 50 ans. Les gens sont donc moins enclins à choisir des rituels chrétiens traditionnels pour leurs propres cérémonies commémoratives. Les temps ont changé; nous vivons à une époque différente et les rites funéraires devraient être adaptés à cette nouvelle donne.

Avance rapide jusqu’à nos jours : c’est le 21e siècle, nous sommes en 2017. Notre monde est complètement différent et les valeurs sociétales ont changées : l’hyper présence des réseaux sociaux, la productivité et la nécessité d’une validation sociale, pour n’en nommer quelques unes, transforme nos interactions.

Lorsque nous publions des photos sur les médias sociaux, nous les sélectionnons avec soin; nous nous identifions nous-mêmes uniquement dans des lieux et des événements intéressants. Notre utilisation intensive des médias sociaux pour communiquer en général s’agence à la manière dont nous voulons que les autres nous voient et nous perçoivent. La mort et le fait de mourir ne correspondront jamais à ces valeurs. Le deuil et les émotions liées à mort tendent à dépeindre le deuil d’une manière qui entre en contradiction avec la plupart de nos interactions sociales.

Les gens en ont assez des pratiques actuelles; les rites ont perdu de leur importance et ne réconfortent qu’une infime partie des endeuillés. En conséquence, plusieurs passent à coté d’importants rituels aidant à guérir le deuil, ce qui peut avoir une influence non négligeable sur la santé des personnes endeuillées et de la communauté dans son ensemble.

Nous croyons qu’il y a un problème de design

Les rituels funéraires seront toujours un rite de passage nécessaire pour guérir la deuil.

Et si la technologie nous permettait de se rapprocher du sens des rituels entourant la mort et de  découvrir les différentes étapes du deuil, plutôt que de nous aider à gagner du temps ou à voir nos vies à travers des lunettes roses?

Nous avons longuement réfléchi à cette problématique et nous sommes convaincus que la technologie peut faire largement partie de la solution.

Après avoir observé les tendances sur les marchés funéraires nord-américains et européens pendant 15 ans, on constate que des changements importants se sont opérés sur le plan des croyances des gens et de la façon de vivre les rituels funéraires. En outre, il est évident que les rituels ont perdu de leur signification.

L’industrie funéraire est grande et bouge lentement. Les funérailles ont longtemps été associées à la religion et cela doit changer. Les gens sont à la recherche de solutions de rechange, mais sont confrontés à trop peu d’options. Il existe bien sûr de nombreuses innovations – urnes imprimées en 3D, cercueils compostables et cercueils de crémation personnalisés, pour n’en nommer que quelques-uns –, mais à mon avis, il ne s’agit que de gadgets promotionnels ne reflétant pas les grands changements que nous devrions voir.

Chez Fragment Expérience, nous sommes convaincus que, bien que ces changements soient enthousiasmants, ils ne reflètent pas les attentes des familles des défunts.

Les cérémonies commémoratives doivent être liées à la façon dont nous communiquons et doivent être significatives. Les rituels doivent revenir à leur objectif initial : être une source de réconfort pour les personnes en deuil. Pour ce faire, ils doivent être revus. Le noyau reste le même, mais il est nécessaire de l’actualiser.

Startups dans le milieu funéraire ?

De nombreuses jeunes entreprises font leur apparition dans l’industrie funéraire et leur nombre va continuer à croître. Comme c’est le cas pour la plupart des entreprises, certaines échouent et d’autres vont peut-être complètement changer la façon dont nous faisons face à la mort et au deuil. Plusieurs ont déjà du succès sur ce plan, comme en témoigne cet article du New York Times publié à la fin de 2016 :

Article du New-York Times  (anglais)

Il y a beaucoup de mouvement dans l’industrie et il est clair que plusieurs ressources très talentueuses s’efforcent de trouver des solutions de rechange. L’idée est de trouver un moyen d’utiliser nos comportements sociaux et notre façon de communiquer pour améliorer (et non réinventer) les rituels actuels et ainsi créer des expériences – oui, des expériences – plus significatives.

Même dans la mort, l’expérience utilisateur servira à rendre les cérémonies funéraires et les rituels funéraires plus profonds et humains.

Le défi

Changer ou améliorer notre façon de vivre et d’affronter le deuil est un grand défi. Nous appuyons sur le bouton « Répéter » depuis des décennies et à mon avis, il y a quelque chose qui ne va pas. Nous ne savons pas exactement ce que nous voulons, mais il est rare que nous quittions un service religieux ou funéraire en comprenant exactement ce que nous avons vécu et pourquoi nous l’avons vécu.

Les êtres humains, qu’ils soient croyants ou non, ont besoin de rites funéraires et de sentir qu’ils sont liés à leur culture et à leurs valeurs. Ne pas avoir de rituels n’est pas une option, même chose pour les traditions dépourvues de sens. Sans rituels significatifs, le deuil est remis à plus tard et les plaies demeurent ouvertes, il n’y a pas de voie d’évitement.

Nous travaillons activement à améliorer (je n’aime pas utiliser le mot « changer ») une chose qui n’est pas aussi séduisante que le partage de photos ou les blogues traitant de mode. Nous œuvrons à faire progresser la conception de la mort et du deuil.

Fragment offre une expérience funéraire renouvelée et significative grâce à des technologies pertinentes.

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