Les selfies funéraires

 

Vous avez peut-être entendu parler de l’article publié récemment dans La Presse + concernant les selfies funéraires; Les selfies funéraires gagnent le Québec un article qui soulève des opinions différentes et anime des discussions où l’on traite du phénomène des égoportraits pris au salon funéraire avec la personne décédée dans le cadre de la photo.

 

Il est certain que le titre fait réagir et que le sujet peut même être choquant. Il s’agit d’un phénomène qui existe sans aucun doute, mais il faut tout de même relativiser la chose; nous nous questionnons sur les réels enjeux de ce phénomène.

 

Aujourd’hui, pratiquement tout le monde a un téléphone intelligent à portée de main et l'utilise dans toutes les sphères de la vie quotidienne. Il n’est donc pas si surprenant de constater que l’utilisation de ces appareils peut parfois être délicate ou tabou dans certaines situations.

 

Les selfies funéraires sont questionnables, mais nous croyons qu’il s'agit en premier lieu d’un enjeu éthique. Il faudrait même diviser cette question en deux volets : est il acceptable moralement de prendre une photo avec une personne décédée? Ou le problème potentiel réside-t-il dans le fait de partager cette même photo sur les réseaux sociaux?

 

La provocante photo présentée dans l’article original met en scène une personne qui semble être enjouée et, en arrière-plan, une personne décédée dans son cercueil… Il y a un paradoxe entre l’émotion véhiculée par le sujet de la photo et l’ambiance qui règne normalement dans un salon funéraire. Cette photo sert bien l’article, mais représente elle la réalité des selfies?

 

Les égoportraits ne sont finalement qu’une photo que nous prenons nous-mêmes de notre visage à l’aide d’un appareil. Il y a peu de différences entre un selfie et une photo prise par une autre personne; le résultat est le même. Est ce vraiment le selfie en tant que tel ou la simple idée de prendre une photo avec une personne décédée qui pose problème?

 

L’idée de prendre des photos d’une personne décédée dans son cercueil n’est pourtant pas nouvelle. J’ai personnellement eu l’occasion d’en voir régulièrement dans les photos d’époques de différentes familles et je suis aussi persuadé que bon nombre d’entre vous en ont dans vos albums familiaux. C’était une pratique commune et acceptée avant l’avènement des appareils mobiles et des réseaux sociaux. Ce qui est nouveau, c'est de se mettre en scène avec la personne décédée. Sans vouloir faire de raccourci, pouvons-nous penser que le fait d’être confronté à la photo d’une personne décédée en 2017 nous choque plus que dans les années 50 ou 60, et ce principalement parce que nous avons de la difficulté à faire face à la mort en général? De nos jours, notre société met l’accent sur le culte de la beauté, la productivité ou encore le besoin de représenter (et d’accéder à) une jeunesse éternelle; des valeurs qui sont loin de coller à la réalité de la mort et du deuil. Occultons-nous la mort en général parce que cet événement ne cadre pas dans le “plan” d’une vie idéale?

 

Peut-être réagissons-nous de façon épidermique à ce genre de photos parce que nous ne savons plus comment gérer ce que la mort représente pour nous…

 

Josée Jacques, psychologue spécialisée dans le deuil, évoque dans l’article qu’il est possible qu’une photo puisse même être bénéfique pour certains :

 

“Ça aide à reconnaître la perte, reconnaître que la personne ne reviendra plus.”

 

Un fait également confirmé par Josée Masson :

 

“La directrice et fondatrice de Deuil Jeunesse, Josée Maçon, constate que les égoportraits funéraires font du bien autant aux jeunes qu’aux gens plus âgés. Elle rappelle que dans les années 60, les photos de proches dans leur cercueil faisaient partie des albums de photos des familles québécoises.”

 

Là où il semble y avoir une nouveauté dans le comportement, c’est le partage sur les réseaux sociaux... Peut-être est-ce cette partie qui dérange le plus? Y a-t-il moyen de réglementer cette nouvelle donne? Est-il souhaitable de la réglementer?

 

Il s’agit de plusieurs questions complexes qui n’ont pas nécessairement de réponses claires. Nous ne pensons pas que la réglementation soit une avenue souhaitable ou encore “faisable”. Nous observons aussi que l’utilisation des médias sociaux s’incruste de plus en plus dans nos modes de vie et que la distinction entre ce qui se partage ou non n’est pas la même pour tous. Les médias sociaux sont une forme de communication qui comble très certainement des besoins humains primaires (autre que de se “cacher” derrière un clavier).

 

Plus l’utilisation des médias sociaux deviendra courante, plus la ligne de ce qui est publiable ou non sera modifiée. Il est donc selon nous difficile de tirer une ligne entre ce qui est éthique ou non en ce moment, car ce n’est pas figé dans le temps. Par contre, comme dans toutes autres formes de communication, si un geste ou une publication est fait dans le but de blesser, cela devient un enjeu légal… et un tout autre débat pourrait s’en suivre.


 

Cela dit, la mission de Fragment est d’utiliser la technologie de manière pertinente et respectueuse, dans le but de donner plus de signification aux rituels funéraires. Nous croyons toutefois que la nouvelle réalité des égoportraits funèbres soulève une problématique d’éthique et de liberté d’expression qui vaut la peine d’être explorée.

Pier-luc Fournier